
Passons
rapidement sur le Sainte-Beuve écrivain que tout un chacun
peut lire à
l’envie notamment dans les 16 volumes des Causeries du Lundi
(recueil
en volume de ces articles de critique littéraire parus dans
la presse).
Passons sur le Sainte-Beuve ami-amant du couple Hugo.
Rentrons chez Sainte-Beuve amateur de livres.
C’est M. Edmond Scherer qui
écrivit les lignes qui
vont suivre pour le journal Le Temps (numéro du 15
février 1870) :
«
Ce n’est pas que tout écrivain ait
nécessairement une bibliothèque.
Chateaubriand n’en avait pas : « Des nids
à rats ! » disait-il.
Lamartine n’en avait pas non plus. Cela se comprend :
Lamartine et
Chateaubriand étaient avant tout des poètes,
même dans leurs voyages et
dans leurs histoires. Mais Sainte-Beuve devait avoir une
bibliothèque,
lui, si exact dans son savoir, si patient dans ses recherches. Et, de
fait, il en avait une, et considérable. Il en avait
même plusieurs,
chacune représentant une phase de sa vie, une
époque de ses travaux.
C’est ainsi que le Tableau de la poésie
française au seizième siècle y
figure par toute une collection de nos poètes de cette
époque, achetés
dans un temps où ils étaient moins difficiles
à trouver qu’aujourd’hui,
de beaux exemplaires, bien conservés, bien reliés
: une cinquantaine de
volumes destinés à allumer de terribles luttes
entre les amateurs. Puis
vient une seconde bibliothèque, celle qui a servi
à faire le
Port-Royal, la plus complète probablement qui ait
été formée en dehors
des maisons jansénistes. Elle comprend même
quelques manuscrits. (…)
Voilà pour les goûts anciens et solides. Des
goûts plus modernes
trouveront à se satisfaire dans les éditions
originales des ouvrages
romantiques, des drames de M. Victor Hugo, par exemple, et tous ou
presque tous avec la dédicace autographe des auteurs. Ce
n’était pas là
pourtant, il faut le reconnaître, le coin de sa
bibliothèque que
préférait Sainte-Beuve ; ses
prédilections étaient pour un petit nombre
de chefs-d’œuvre : l’Iliade,
qu’il mettait au dessus de tout ; Virgile,
dont il rassemblait avec soin, vers la fin de sa vie, les
éditions
récentes, même celles qui paraissaient
à l’étranger ; Racine, pour
lequel il avait une estime particulière ; et parmi les
poëtes de nos
jours, Lamartine. M. Hugo le savait et le disait à Lamartine
lui-même
en présence de Sainte-Beuve : « il vous aime plus
que moi. » Joignez à
ces poètes quelques moralistes, La Rochefoucauld, La
Bruyère, et vous
aurez la bibliothèque intime du défunt.
(…) Ce qui ajoute infiniment à
la valeur des livres de Sainte-Beuve, c’est que beaucoup sont
chargés
de notes marginales, ou renferment de petites feuilles de papier sur
lesquelles le critique écrivait ses impressions et ses
remarques. Il y
a là en foule, des traits curieux, des réflexions
ingénieuses,
d’amusantes boutades. Sainte-Beuve semble avoir
hérité de cette
habitude d’annoter les auteurs qu’il lisait.
(…)
Sainte-Beuve
meurt à Paris le 13 octobre 1869 et c’est le lundi
21 mars de l’année
suivante que débute la vente de la première
partie de sa bibliothèque.
La vente de la seconde partie débute quant à elle
le lundi 23 mai 1870
et durera encore quatre jours. Ce sont près de 1.800
numéros qui sont
jetés à l’encan de la rue des Bons
Enfants, au n°28 (maison Silvestre,
salle n°1). C’est L. Potier qui en est
l’expert.

C’est encore une fois le hasard qui a mis entre nos mains le catalogue de cette bibliothèque, complet des deux parties, avec en prime, pour chaque numéro le prix d’adjudication porté en marge à la mine de plomb et pour une bonne partie des lots (2/3 environs) augmenté du nom de l’acquéreur. Quelle mine de renseignements ! Quel plaisir de bibliophile que de savoir où sont allés d’échoir pour un temps ses mirifiques épaves livresques !

Détaillons
maintenant.
Feuilletons ensemble.
-
Le n°15 – Traité de la nature et de la
grâce de Malebranche. Amsterdam,
Dan. Elsevier, 1680 pet. In-12 maroquin orné dentelle dos
orné (reliure
de Simier). C’est le libraire Caen (Le libraire Morgand sera
son
successeur) qui l’emporte pour 40 francs or.
- Le n°17 – Les
provinciales de Pascal. Cologne, Lavallée, 1657, in-4, veau.
C’est le
libraire Rouquette qui l’emporte pour 71 francs or.
- Le n°60 –
Dialectique de Pierre de La Ramée, à Charles de
Lorraine… Paris, André
Wechel, 1555, in-4, maroquin violet (koehler) est disputé
jusqu’à 155
francs or ! C’est le libraire Fontaine qui gagne.
- Le n°193 – Les
Idylles de Théocrite, Paris, Aubouin, 1688, in-12, maroquin
rouge
époque (Du Seuil), est adjugé 200 francs or
(somme astronomique pour
l’époque) à un énigmatique
« p. » qui revient très souvent.
- Le
n°302 – Les Œuvres de Clément
Marot, Lyon, 1545, in-8, maroquin rouge à
la Du Seuil. Superbe exemplaire. 1.510 francs or !!! Adjugé
au libraire
Fontaine, encore.
- Le n°335 – Les Œuvres en rime de De
Baïf avec
les Amours, les Jeux, les Passe-temps, 1573, 4 tomes en 2 vol. in-8,
maroquin de Duru. Très bel exemplaire. C’est le
libraire Pincebourde
qui débourse 1.000 francs or pour cette merveille !! Ce
même exemplaire
a été adjugé pour 116.000 francs en
2001 (Paris,
Laurin-Gouilloux-Buffetaud) soir près de 18.000 euros.
- Le n°361 –
Les diverses poésies du Sieur de La Fresnaie Vauquelin.
Caen, Macé,
1612, petit in-8, maroquin rouge époque. Très bel
exemplaire de
Pixéricourt et de Charles Nodier. « Volume aussi
rare que recherché. »
Cela ne fait aucun doute à l’époque si
l’on considère les 3.105 francs
or déboursés par le libraire Fontaine
décidément très actif lors de
cette vente.
- Enfin, l’exceptionnel n°770 – Essai
historique que
les révolutions par Chateaubriand, 1797, in-8, maroquin brun
(Niédrée).
Exemplaire chargé de notes de la main de Chateaubriand en
vue d’une
seconde édition. Ce livre fut trouvé dans les
papiers que Chateaubriand
avait laissés en Angleterre, et qui lui furent rendus en
1814, après la
chute de Napoléon. Payé 3.100 francs or toujours
par le libraire
Fontaine. Qu’est devenu ce livre mythique ?

Arrêtons
là l’étalage à prix
marqués. En prenant une ou deux pages au hasard
dans le catalogue voici quelques noms d’acheteurs comme ils
sont
indiqués : Labitte (libraire) ; Raguin ( ?) ; Rouquette
(libraire) ;
Pottier ( ?) ; Potier (libraire) ; Claudin (libraire) ; Jullien ( ?) ;
Giraud (libraire ?) ; Aubry (libraire) ; Parent ( ?) ; Bailleul ( ?) ;
Gougy (libraire) ; Baur ( ?) ; Brachet ( ?) ; Hénaux (?) ;
Delaroque
(?) ; St-Denis ( ?) ; Lécureux (bouquiniste ?) ; Lemoigne (
?) ;
Pincebourde (?) ; Montyé ( ?) ; Vignière ( ?) ;
Thomas ( ?) ; Téchener
(libraire) ; Bachelin (libraire) ; Loiret ( ?) ; Joblot (?) , etc.
J’ai
placé un point d’interrogation entre
parenthèses à la suite du nom de
l’acquéreur dont je ne savais pas
l’état (libraire ou amateur).
On
le voit bien, le tout Paris-Libraire était là !
Et très actif. Un
compte rapide donne plusieurs milliers de francs or d’achats
pour des
libraires comme Fontaine, Rouquette, Potier, Labitte, etc. Rappelons
pour mémoire qu’un mineur gagnait dans le meilleur
des cas à l’époque
(1870) environ 100 sous par jour (soit 1.500 francs or par an). Le
salaire d’un ouvrier non qualifié ou
d’une bonne à tout faire peut
descendre en dessous des 30 à 50 francs par mois (soir moins
de 600
francs or par an). Dieu que ces libraires étaient riches !
Quelle belle
époque (sourire) ! Plusieurs années du salaire
d’un ouvrier pour un
seul livre ! En même temps, si l’on compare avec
aujourd’hui, une vente
telle que celle du libraire Bérès à
Paris à généré des prix si
hauts
qu’une vie entière d’ouvrier ne
suffirait pas à éponger la dette d’un
seul livre ! … Les temps ne changent pas tant que cela
finalement. Mais
nous sommes dans l’exception, il est vrai.
Revenons à Sainte-Beuve. Bibliophile ?
A la vue de ces magnifiques exemplaires luxueusement reliés en maroquin, c’est certain. A côté d’un La Mennais dont le plus bel exemplaire n’arrivait pas à la cheville du plus modeste de ceux de Sainte-Beuve. Bibliophile également parce qu’il semble évident que Sainte-Beuve s’intéressait autant au texte, qu’à la reliure, qu’aux provenances, qu’aux particularités du livres qui en font un objet unique d’adoration. Par certains côtés de son catalogue de bibliothèque je vois bien un peu aussi Sainte-Beuve bibliomane. Qui sait ?

M. Sourget dans une notice d’un de ses derniers catalogues (voir note en bas d’article) écrit à propos d’un exemplaire que Sainte-Beuve avait fait relier en plein vélin laissant les marges non rognées et n’ayant pas souhaité faire laver l’exemplaire : « CET EXEMPLAIRE A ÉTÉ RELIÉ DANS LES ANNÉES 1830 POUR SAINTE-BEUVE QUI EUT LE BON GOÛT BIBLIOPHILIQUE DE NE PAS CONFIER L’EXEMPLAIRE AUX GRANDS RELIEURS DU XIXe SIÈCLE ; IL FIT SIMPLEMENT HABILLER LES VOLUMES D’UN VÉLIN UNIFORME, LEUR LAISSANT LEUR TAILLE RESPECTIVE ET REFUSANT DE LES LAVER. »
A la lecture, même superficielle, du catalogue de sa bibliothèque, il est pourtant aisé de constater que Sainte-Beuve, même s’il ne dédaignait pas les livres en reliure de l’époque, bien conservés, donnait énormément de travail aux plus grands relieurs de son temps, à savoir les Capé, Duru, Trautz-Bauzonnet, Niédrée et autres maroquiniers en vogue de l’époque. Bibliopégimane avéré également donc !

Mon
exemplaire du catalogue de sa bibliothèque est modeste,
relié en
demi-toile, un peu usée, le papier bien jauni et non
rogné(1), pourtant
les notes, les prix et les noms qui l’accompagnent en font
une relique
précieuse pour les bibliophiles curieux de
l’histoire des livres du
temps passé(2).
Puisse cette modeste évocation vous donner
l’envie de rassembler ces fragiles témoignages de
l’incessant travail
de fourmi que nos prédécesseurs en bibliophilie
ont effectué pendant
des années entières avant de nous les laisser
pour le plus grand
bonheur de tous. Merci à eux.

Amitiés bibliophiliques,
(2) Pour faire suite à la petite histoire des livres de Sainte-Beuve, voici quelques livres de cette vente retrouvés sur le marché de notre temps : Outre le n°335 décrit plus haut (Œuvres de Baïf, 1573, Sainte-Beuve possédait un autre exemplaire de cet ouvrage relié en vélin vers 1830 selon ses instructions. Ce sont 4 volumes in-8 plein vélin à recouvrement, non lavés et non rognés. Cet exemplaire est actuellement (2008) proposé par la librairie Sourget de Chartres pour 13.500 euros. Les Elégies de Ronsard (Paris, Buon, 1565) en maroquin bleu de Capé avec la signature autographe de Sainte-Beuve sur un feuillet de garde ont été adjugées 141.500 francs en 1995 à Paris (Laurin-Gouilloux-Buffetaud) soit un équivalant de près de 22.000 euros. Ne vous découragez pas avec ces chiffres astronomiques ! Je suis certain qu’il y a quelque part un exemplaire, plus modeste, de la bibliothèque du grand critique littéraire, pour moins de 200 euros. Bonne chasse
